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5 mai 2014 1 05 /05 /mai /2014 10:11

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Il est dans sa neuvième décennie. Au début je ne vois en lui que les signes de ce qui se prépare à venir. Les yeux sont laiteux, kératinisés. Sa surdité est agaçante en dépit de nos efforts mutuels, sa main droite tremble sans retenue. Il me regarde froidement. Il a fait ses comptes et s’inquiète pour son épargne. Je m’insurge intérieurement. Que peut-il retenir encore, combien d’euros, pour quoi faire ? C’est dérisoire.

Il me fait part de son inquiétude: il cherche à se soustraire à certaines dépenses, en l’occurrence au paiement des frais de séjour de la maison de retraite qui garde sa femme. Il a peur de manquer d’argent pour lui-même. Oui mon insurrection  est grande contre la force obscure, destructrice, qui croît peu à peu en chacun de nous. Cette force semble déjà triomphante chez lui, au point de lui ôter toute décence. L’angoisse qui pourrait être diffuse se cristallise classiquement sur l’argent à retenir.

Il m’informe qu’il n’ira plus rendre visite à sa femme. C’est inutile. Elle ne parle plus, ne comprend plus rien. Elle ne le reconnaît même pas. Il a un sourire ironique pour dire ça, qu’il n’ira plus la voir.

Je lui parle dans mon langage professionnel, fait d’euphémismes, de périphrases. Je tente d’orienter sa pensée vers ce qui me paraît relever de la simple humanité.

« Vous devez réfléchir, dis-je. Qui s’occuperait des affaires de votre épouse si vous-même étiez empêché ?  Quelqu’un doit prendre le relai, non seulement parce que  vous ne souhaitez plus ou ne pouvez plus le faire, mais aussi car il pourrait vous arriver d’être empêché. » Il me regarde à travers les verres en cul de bouteille de ses lunettes. Il fait un tout petit geste balayant la toile cirée. « Oh, cela… » dit-il seulement.

A présent  je m’interroge sur ma partialité. Aurait-il été durant toute sa vie un de ces hommes désabusés pour qui tout ne se traduit qu’en termes de responsabilités, de gestion financière et de prudence ? Une sorte de comptable, ou de chef d’entreprise de la vie, un mari organisé et sans passion? Dans ce cas, pourquoi serait-il différent aujourd’hui, pourquoi se montrerait-il affecté ? Toute chose est la logique conséquence d’une autre et les additions finissent généralement par tomber juste.

Je continue de le questionner. Après un moment de patiente écoute, il m’assène de façon très directe ce que je ne voulais pas entendre : il n’a guère envie de savoir qui veillera sur sa femme s’il ne va plus jamais la voir, ni même de savoir qui va payer pour elle si lui-même cesse de payer, il veut simplement savoir s’il a légalement le droit de se désolidariser de la dépense.

Je reviens à la charge. Qu’envisage-t-il pour lui-même ? Où veut-il partir?  Pourquoi a-t-il besoin de tout l’argent pour lui seul ?

Il me fait remarquer que son appartement est presque vide. Je l’avais noté en entrant. Il a entrepris de  le vider avec un neveu. Il n’a besoin de rien pour lui-même. De toute façon, il n’a plus envie de vivre.

Je reste stupéfaite par ce soudain revirement. Il me livre sans détour la révélation intime qui me manquait pour lui trouver une figure humaine. Ainsi le comptable méticuleux n’a plus envie de vivre ?

Je renchéris. « Vous n’avez plus envie de vivre ? » A nouveau il fait le petit geste balayant, évacuant l’indicible. Mais il s’engage finalement dans une vraie conversation. Nous parlons longtemps.

Je me souviens d’un détail de son récit, particulièrement frappant pour moi. Au cours d’un récent séjour chez son fils, dans la région parisienne, il a été se promener au bord de la Seine, dans un endroit qu’il avait connu autrefois. « La Seine dans laquelle je me baignais autrefois, me dit-il, est un égout à ciel ouvert. C’est depuis ce jour où j’ai vu cela, que je n’ai plus envie de vivre. »

Je l’ai écouté dire ces mots, et aussitôt j’ai pensé : « La vie est comparable à la descente d’un fleuve dont l’embouchure est un égout à ciel ouvert. »

Il me parle de la maladie. Son Parkinson  s’est déclaré un jour, il y a peu de temps. Avant il n’avait rien, et tout d’un coup la voilà, on ne sait pas pourquoi ni comment elle arrive. Il interroge beaucoup son médecin car c’est un sujet d’étonnement. Il pense au système cardiaque, au système respiratoire, à tous ces systèmes parallèles et interagissant dans nos corps. Le système nerveux s’est déréglé, mais pourquoi ? D’où est venu ce dérèglement, d’où est venue la maladie ? »

« Vous avez certainement eu une formation scientifique, dis-je, vous raisonnez de façon très rationnelle. La médecine asiatique nous enseigne que la santé est le résultat d’un équilibre entre tous les systèmes que vous décrivez. C’est un tout. On ne peut pas toujours connaître l’origine d’une maladie. »

« Et c’est ce qui est passionnant !, me répond-il avec un entrain soudain. On fait toujours plus d’investigations, de progrès dans la recherche, mais on ne trouve jamais l’origine des changements. Ce qui me laisse encore un tout petit peu d’envie de vivre, c’est d’essayer de comprendre ce mystère ! Tenez… Il y a un livre…. (Il se lève et va chercher le livre), ce livre est pour ainsi dire mon livre de chevet, c’est le seul que j’aie encore envie de lire… »

Il pose devant moi un exemplaire relié de « L’évolution créatrice » d’Henri Bergson.link

 

 

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